De moi à vous

Brusquement je me suis mis à l’aimer

Cette phrase, Pierre Soulages l’écrit à propos d’une hélice, un objet qu’il trouve un jour sur le pont d’un bateau. En réparation probablement, posée là et qui attire son attention, même davantage car avec elle surgit une histoire : celle de la blessure technique, celle aussi des mousses qui la recouvrent, de la rouille qui disent les années et le sel supportés.

Cette phrase m’a donné le désir de parler du surgissement. Car ce que je trouve beau ici, c’est l’adverbe, ce « brusquement » qui laisse entendre l’immédiateté dans un environnement où rien ne laissait suggérer cette intrusion. Le verbe aussi «aimer » qu’on n’utiliserait pas vraiment dans ce cas, parce que trop connoté. Il est bien pourtant question ici d’une sorte d’amour vers un objet en métal, désolidarisé de son usage, pièce inerte d’un bateau qu’il participait à faire se mouvoir.

Question de la solitude de l’objet, comme inutile, voué à la casse peut être, donc au cimetière.

On ne devrait vivre qu’entourés de gens qui savent vivre cela, cette irruption d’amour soudaine pour des choses, des êtres. Qui ont cette capacité.

Je me suis interrogée sur mes propres surgissements, sur ces moments où j’ai moi aussi ressenti une affection forte pour un objet : un morceau de bois ramassé sur une plage, un outil dont on sentait qu’il avait longuement servi, un jouet d’enfant dans un parc ou sur une plage, un stylo trouvé sur un bureau.

Quelles histoires nous racontent-elles toutes ces choses ? Celle des mains et par-delà celles des êtres. On peut se plaire à reconstituer ce qui fut leur passé avant qu’elles ne gisent là où notre regard les a surprises.

Quelle occupation soudaine a fait lâcher son jouet à l’enfant ? Quel bruit l’a détourné de ce qui, il y a quelques secondes, lui était essentiel ? Comment en est-il arrivé à cet abandon? Combien d’hommes, de femmes se sont essayé à écrire des histoires, des mots doux, des listes avec ce stylo, frotté parfois sur une semelle pour en faire jaillir l’encre parce que devenu improductif ? Quels mots d’amour ou de haine a-t-il écrits tenu par des doigts tremblants ou au contraire décidés, convaincus ?

L’objet laissé-pour-compte est arrivé là jusqu’à nous par un phénomène que nous ignorons et qu’il nous appartient de reconstruire. On lui donne alors une histoire, on lui donne une vie par là même : un passé, un présent (celui de notre découverte), un avenir qui sera peut être mêlé au nôtre pour un temps ou pour toujours. On le sort ainsi de sa solitude.

Les choses parlent pour peu qu’on les lise. Le monde, notre monde à chacun est constitué de toutes ces petites choses qui dans leur matérialité nous parlent pour peu qu’on les écoute.

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