De moi à vous

La peinture comme « Cosa Mentale »

La formule que j’ai choisie pour titre de ce billet n’est pas de moi mais de Michel-Ange : la peinture comme accès privilégié aux idées.

Elle est reprise par Daniel Arasse, historien d’art trop tôt disparu, dont je vous invite à écouter les émissions sur France Culture. Cette manière intelligente de chercher dans la peinture LE détail qui va donner à l’oeuvre tout son sens, en faire une allégorie, un symbole, une métaphore alors qu’on y voyait qu’un portrait, un paysage.

Je suis heureuse de voir au Musée Fabre à Montpellier prochainement le portrait que Manet peint de Zola, prêté par le Musée d’Orsay ainsi qu’une autre toile, toujours de Manet : « Le fifre »

Les deux artistes sont amis.

Emile Zola manifeste très tôt un vif intérêt pour la peinture. Il s’intéresse surtout aux artistes rejetés par la critique officielle. En 1866, il met en avant Manet dans La Revue du XXe siècle et le défend à nouveau l’année suivante, à l’occasion de son exposition particulière organisée en marge de l’Exposition Universelle. Zola considère l’artiste, contesté par les partisans de la tradition, de l’académisme, comme l’un des maîtres de demain dont la place est au Louvre.

En guise de remerciement, Manet propose à l’auteur de faire son portrait. Les séances de pose sont organisées dans l’atelier de Manet, rue Guyot. L’environnement est reconstitué pour l’occasion avec des éléments caractéristiques de la personnalité, des goûts et du métier de Zola.

Pourtant Manet ne se contente pas de peindre Zola. Au mur, on reconnaît une reproduction dOlympia, un tableau qui suscita un vif scandale au Salon de 1865 mais que Zola considérait comme le chef-d’oeuvre de Manet.

Derrière celle-ci, se trouve une gravure d’après le Bacchus de Velázquez manifestant le goût commun au peintre et à l’écrivain pour l’art espagnol.

Une estampe japonaise d’Utagawa Kuniaki II représentant un lutteur complète l’ensemble. L’Extrême-Orient, qui a révolutionné la conception de la perspective et de la couleur dans la peinture occidentale, tient une place essentielle dans l’avènement de la nouvelle peinture.

Un paravent japonais placé à gauche de la composition rappelle cette importance.

Zola pose assis à sa table de travail. Il tient un livre à la main, probablement L’Histoire des peintres de Charles Blanc, très souvent consulté par Manet. Sur le bureau un encrier et une plume, symbolisent le métier d’écrivain.

Ce portrait scelle le début d’une amitié fidèle entre Manet et Zola, tous deux à la recherche du succès.

On peut donc prendre ce tableau comme une déclaration d’amitié.

Pour ma part j’ai choisi un autre angle de vue.

En 1868, Édouard Manet a 36 ans, mais ne doit pour l’instant sa célébrité qu’au scandale provoqué par Olympia (1863), toile polissonne qui a hérissé les partisans de l’académisme au Salon de 1865. Émile Zola, lui, n’est encore qu’un jeune journaliste polémique de 26 ans qui vient de publier son troisième roman. Zola apprécie chez Manet une peinture nouvelle attachée à la représentation du quotidien et des réalités du monde moderne.

Ces balbutiements du réalisme là qu’on commence à voir dans la peinture, Zola en fera le terreau du Naturalisme, mouvement qu’il lance peu après avec la série des Rougon-Macquart.

Aussi, je vois dans cette représentation de l’artiste Zola et de son art par delà une allégorie de l’oeuvre littéraire et du rapport qu’elle entretient avec la peinture, une allégorie de l’art, de la communication entre les oeuvres.

Il me semble ainsi assister ici à une mise en scène du dialogue entre l’oeuvre littéraire et l’oeuvre picturale. Une mise en correspondance.

Manet est venu chez Zola, il a vécu dans son décor. Tous les détails du tableau sont pertinents et choisis ensemble. Chaque détail du portrait fait propos. Manet montre Zola mais aussi se montre, évoque la peinture mais aussi la littérature, le rapport entre elles dans une conversation, une sémiotique continue (je ne vais pas détailler plus avant tous les objets qui figurent autour de Zola, je vous laisse voir l’original au Musée Fabre)

Zola apprend de Manet tout comme Manet apprend de Zola. Manet peint donc ici un peu de l’esprit de la littérature, Zola plus tard écrira L’oeuvre et fera aussi un récit de l’esprit de la peinture.

Ainsi les arts se légitiment les uns les autres

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