Un peu de moi

La vieillesse, ce naufrage…

                                       

On passe la porte de l’EHPAD et le bruit de la circulation se tait soudain. Soudain c’est le bruit des déambulateurs, des fauteuils, de la télé. Soudain c’est un autre univers : celui de la fin de la vie, celui où je viens raconter des histoires car les lire ne serait plus possible, ça irait trop vite. Je raconte des histoires lentement et fort avec beaucoup de gestes. Je mime et je simplifie, depuis quelques mois.

Hier Marie est morte de la Covid, Simone aussi et l’autre Marie, celle qui se frottait obstinément le bras comme si elle voulait tirer sur sa manche; un geste qui rappelait l’enfance.

Difficile d’attraper des regards. Tous ils sont ailleurs, nulle part en fait. Difficile d’attraper des mots, les sourires, impossible. Raconter moi quelque chose d’heureux, un évènement de votre vie … Rien. L’heureux ça ne sort pas, ce qui sort c’est la guerre, toujours. Les souvenirs de la guerre pourtant si lointaine.

Anette attend un bus, elle croit qu’il va arriver, elle me demande où il est le bus et pourquoi elle n’y est pas encore. Mais où?

Elle ne sait pas, ce qui vient c’est l’attente du bus, en boucle, le regard perdu.

La détresse.

Deux sont allongés dans leurs fauteuils, bouche grande ouverte, pas de dentier, rien, la perfusion qui laisse entendre que peut être il y  a de la vie encore par là sous la couverture, devant la télé.

Tout et n’importe quoi à la télé. Se mettre en demi-cercle devant et regarder ou plutôt tourner la tête vers, car les yeux ne voient plus vraiment, les oreilles sont devenues sourdes malgré les appareils auditifs et ce genou qui fait si mal aujourd’hui.

Avant j’étais ophtalmo, je soignais les gens qui louchent et puis j’ai épousé un camionneur et un jour il est parti. Je ne l’ai jamais revu. Des enfants ? Non.

Aujourd’hui  je ne viens pas écouter vos histoires, je suis trop fatiguée, je veux ma chambre, qu’on m’emmène là et que ça se finisse.

Suzanne ne pouvait venir à mes contes sans demander à son mari, pétrifié sur son fauteuil et puis elle est morte. Il est là, seul, les bras couverts de bleus.

Ici c’est triste, on ne se parle pas et je n’aime pas les madeleines. C’est sec et ça ne descend pas. Laissez là, vous allez voir comme elle se débrouille, elle ne reviendra pas, tiens elle ouvre la fenêtre toute seule, je vous l’avais dit. Moi je suis coincée ici et elle fait la belle sur ses jambes. Mais vous nous aviez dit que vous veniez le 18, vous étiez où? Je vous ai attendue.

Je bafouille des excuses, j’étais malade. Coupable soudain, c’est la première fois qu’on me dit qu’on m’attend, ici.

Honteuse d’avoir séché parce que la plage m’attendait et le soleil, cuisant.

Ici on ne se connait pas, on ne parle pas entre soi, on attend un bus imaginaire, le goûter, une visite peut être, l’infirmière, les médicaments… la mort.

Et même on l’espère.

C’est ça ma réalité de l’EHPAD et pourtant j’y vais chaque fois le coeur joyeux parce que l’espace d’une heure, j’aurais fait vivre avec mes histoires, qui sont souvent celles de Maupassant (plus ou moins) une autre vie, je les aurais amenés ailleurs, oh pas trop loin, ils ne peuvent plus et je serais bien présomptueuse, juste un peu ailleurs.

Près de moi. Dans cette vie du dehors que je transporte avec l’aide de la littérature.

(photo Ariane Clement : L’art de vieillir)

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