De moi à vous

L’amour comme vertu collatérale de l’Absurde

On est bien loin aujourd’hui du mythe de l’Androgyne :

À l’origine nous étions des «hommes-boules» avec quatre bras, quatre jambes, quatre yeux… et, pour nous punir d’avoir voulu escalader l’Olympe, Zeus nous a coupés en deux. Ainsi l’amour est né d’une complétude perdue. L’image est naïve mais elle rend compte de ce que nous croyons éprouver quand nous tombons amoureux : la plénitude.

Quiconque a cédé dans sa vie à la tentation de croire qu’il était séparé de lui-même quand il était séparé de l’autre trouve dans le récit d’Aristophane la transposition mythique de son sentiment.

A l’heure de Tinder et des applis de rencontres, le désir n’est plus du tout fils de Penia, le manque. Au contraire, il souffre de ses démulti­plications. La consommation et les nouvelles technologies sont devenues des médiations extrêmement importantes des relations amoureuses qui font de la rencontre un marché ouvert où les individus se présentent comme des profils à évaluer.

On ne peut plus raisonner avec les concepts d’Aristophane !

Que nous promettent les applis de rencontres?

Mieux que le coup d’un soir : le perfect match ! Grâce à des algorithmes sophistiqués, les applications prétendent découvrir la personne qui vous convient sur la base de données objectives : âge, profession, mais aussi forme des seins ou du visage, opinions politiques, préférences esthétiques. Un tel dispositif est voué à l’échec. Non que deux personnes qui « matchent » ne puissent s’aimer, mais, si elles s’aiment, ce n’est pas pour ça. L’amour dépasse le régime explicable de la convenance. D’ailleurs, les relations amoureuses dépérissent à la seconde où l’on essaie de les expliquer. Si mon chéri me demande : « Pour quelles raisons m’aimes-tu ? » et que je m’aventure à lui répondre, l’histoire est morte sur-le-champ. Car, quelle que soit la raison donnée, le « sentiment » disparaît avec la dissipation des raisons que je lui aurais trouvées. De même les raisons que je peux trouver à mon « désamour » ne tiennent pas. Tout est affaire de persévérance.

L’amour est trop simple pour faire l’objet de dispositifs algorithmiques
PARCE QUE ET PARCE QUE ……

« Faire sa cour » était, dans la première modernité, un rituel qui structurait l’inter­action amoureuse : l’homme engageait la relation, déclarait sa flamme pour vaincre la résistance de la femme, la sexualité était interdite au départ, en théorie du moins, et l’ensemble était coiffé par le mariage. La révolution sexuelle des années 1960 et 1970 a fait éclater ce modèle. Dorénavant, la relation commence par la sexualité, et on se demande ensuite si l’on va greffer dessus des sentiments et des liens plus durables. Trois régimes d’action distincts – sexuel, émotionnel et matrimonial – émergent, avec une incertitude sur la manière dont on passe d’un registre à l’autre. Et une question pour chacun sur sa propre valeur. Ainsi les relations durent-elles une nuit au mieux quelques mois et on se retrouve à la case départ prêts à recommencer le même chemin.

C’est oublier que l’amour exige l’abandon de soi à un autre : il faut qu’il y en ait un qui se livre et qui soit prêt à perdre, qui se rende vulnérable à la perte. Vulnérabilité affichée et confiance. Avancer en terre inconnue, s’oublier pour s’ouvrir à l’autre (J’en parle dans un autre billet)https://www.lesbilletsdemadame.com/de-la-confiance-en-soi/

Mais, aujourd’hui, on suspecte l’autre de ne pas respecter ou reconnaître suffisamment notre subjectivité. L’amour est devenu une sorte de marché ouvert où les individus mettent en jeu leur valeur mais où ils ont peur de perdre.

Sur Internet, qui plus est, il y a une concurrence généralisée. Et cette concurrence rend d’autant plus difficile l’amorce du sentiment amoureux. J’en veux pour preuve la multiplication des noms de relations : sex friend, casual sex, friend with benefits…

Or l’amour est précieux parce qu’il est rare. Le principe du désir est économique. C’est le principe même de la valeur : donner de la valeur, c’est distinguer, choisir parmi des possibles, rendre rare ou unique ce qui est courant ou abondant.

Il est affaire de volonté et de persévérance.

Il commence quand on sort du matching pour entrer dans la conflictualité problématique.

Maintenir vivace l’artifice d’une relation est la meilleure définition de l’amour.

(Pour le titre de ce billet j’ai choisi de faire allusion à Camus : puisque la vie est absurde, il nous faut nous aimer car seul l’amour donne du sens. Ainsi devient-il cette vertu dépendante même de l’absurdité, en est-il l’immanence.)

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