De moi à vous

Lettre ouverte à mes élèves de Première…

Là, alors que nous sommes confinés depuis quelques semaines et que j’ai un peu perdu de vue l’ambiance de la classe, le bruit, les rires, les bavardages mais aussi l’attention, le questionnement, le désarroi parfois, les petites intrigues, les moments de partages, les  » Bonjour Madaaaaame  » et les sourires qui vont avec, j’ai eu envie sur ce blog de vous consacrer un billet pour revenir sur cette drôle d’année que nous avons partagée, partageons et partagerons ( profitez en pour vérifier vos conjugaisons 🙂


Tout est parti d’un mot de votre camarade délégué cet après-midi au téléphone qui me disait que vous aviez inventé, après les fichiers Word, Pdf et autres acronymes ou abréviations ubuesques, le  » Fichier Mallié « .
Merci de m’avoir fait beaucoup rire !


Il est vrai que faire un cours par texto, envoyer des lectures analytiques par MMS, ne rien pouvoir ouvrir de vos fichiers, remplir Pronote scrupuleusement ( et attention, vous êtes tracés : on sait très bien qui se connectent et qui jamais ! héhé) est une gageure pour moi et je vous félicite toutes et tous pour votre assiduité et votre bienveillance ( Encore trois semaines à tenir ce rythme )


Cela dit qu’avons nous fait cette année qui mériterait d’être retenu dans vos vies, en dehors du fait que vous êtes les seuls à avoir encore un examen du bac, l’oral, sans qu’on en connaisse, à un mois de l’examen, exactement la teneur ? La coolitude devient un must. Là aussi je vous félicite pour votre belle endurance !


On nous a imposé, avec ce nouveau bac dont on nous a rebattu les oreilles, un programme assez indigeste, je vous l’accorde.


Alors ? Que retenir ?


De La princesse de Clèves de Madame de La Fayette, peut être le fait qu’on peut aimer sans désirer, que tout est tragédie ( et là ça parle beaucoup à des adolescents avec la vie devant eux ), que le destin et la fatalité sont les deux épées de Damoclès au-dessus de nos têtes et que la psychologie, cette science qui sonde les inconscients et qui n’apparaitra que deux siècles plus tard était déjà bien présente dans la littérature, que les relations alambiquées qu’on vit sont depuis la nuit des temps le propre de l’homme ( et de la femme ) et que finir dans un monastère n’est peut être pas la seule solution ultime.


Des fables de La Fontaine, on retiendra, mais on le pressentait déjà,que les animaux ont une conscience, qu’ils sont bien supérieurs à l’homme dans leurs agissements, qu’on peut écrire finement et être drôle, que les arbres et les torrents ont des voix, bref que tout est vivant autour de nous et que la morale peut être divertissante, qu’argumenter n’est pas toujours ennuyeux, que lire de la poésie peut être un joli exercice.


Des Fleurs du mal de Baudelaire, on retiendra que  » la rue assourdissante  » n’est plus du tout d’actualité en ces temps de grand silence, et que les paradis artificiels ne sont en rien une voie vers le bonheur de vivre, que les relations entre les hommes et les femmes peuvent être faites d’attirance et de répulsion et que la mort rode ( on s’en doutait… ) et c’est pas franchement gai. On retiendra que de la boue peut surgir de l’or, c’est à dire que parfois on a l’impression que tout foire et en fait d’un coup il y a une lumière ( un peu comme si on était en pleine pandémie avec des milliers de morts et d’un coup on entend parler d’un vaccin) ou un peu comme quand on met un pied gauche dans une crotte de chien et que ça porte bonheur, ou un peu comme quand de la misère la plus insondable jaillit une étincelle de vie ou un peu enfin quand du laid nait quelque chose de beau qui pourrait s’appeler de la  » poésie « .


De Phèdre de Racine, on retiendra que les histoires au sein des familles finissent mal en général après qu’on se soit bien trituré les méninges, qu’on ne maitrise rien et surtout pas l’amour et que la tragédie comme disait Créon dans Antigone est un  » ressort qu’on remonte  » qui se déroule ensuite et laisse les êtres humains dans une complète impuissance.


Alors ce programme qui nous était imposé ? Il était prémonitoire ? Tous les ingrédients sont là, la  » POESIE  » c’est vous, votre jeunesse, votre élan de vie, vos bons mots, votre intelligence, votre capacité à ingurgiter et faire vôtre, votre sensibilité… c’est vous qui faites que tout cela a du sens en vous l’appropriant (ou même en vous en foutant).


Merci à tous d’être là dans cet espace si particulier qu’est la classe et surtout individuellement.

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