De moi à vous

Nous sommes toutes des chèvres de M.Seguin

Edulcorée pour en faire un conte pour enfants, la Lettre d’Alphonse Daudet constitue une ode au désir féminin. La chèvre aux petits sabots noirs et luisants, éprise de liberté, ne résiste pas à l’appel de la montagne, et s’enfuit par la fenêtre, même si elle sait qu’elle risque de se faire dévorer par le loup.

Comme elle, il nous arrive de vouloir être ravies au sens Durassien du rapt.

Le besoin de se sentir vivante

Je me souviens de ma lecture d’alors, enfant, de ce conte et d’avoir ressenti une immense tristesse de voir cette pauvre chèvre si éprise de liberté, si folle au milieu des herbes folles, plus folle qu’elles encore, se faire dévorer après une nuit de lutte, par le loup.

Nul n’est besoin d’être Bettelheim pour saisir tous les dessous du conte et combien il se voulait structurant pour les petites filles : quitter le foyer parental, s’éloigner de son protecteur, c’est laisser à son désir la place de la liberté mais aussi à son ivresse, ses dangers et le danger dans les contes, c’est symboliquement l’homme.

De quoi est-elle fautive cette chèvre qui, épuisée, se fera dévorer au matin ? Fautive d’avoir ardemment désiré être libre, fautive d’avoir cherché le plaisir vertigineux qu’il y a à se sentir désirante et désirée, donc se sentir vivante. Cette urgence du désir, sa puissance vitale, sa violence qui submerge comme une vague, c’est ce que vit cette biquette attachée à son pieu qui louche sur les bois environnants et les verts pâturages. .

Voilà une histoire poétique et délicate qui dépeint parfaitement la confusion des sentiments, dans ce qu’ils sont fondus, entremêlés les uns aux autres.

La chèvre de M. Seguin est une histoire de femmes qui nous est finalement commune.

Nous avons toutes eu ce désir un jour de tout envoyer promener, valser, de quitter le nid confortable, le bonheur sage et tranquille, les petits désirs ininflammables pour croire au vertige, à la foudre qui nous entrainent dans leur tourbillon.

On s’est brûlé les ailes parfois, comme Icare, à trop s’approcher de la chaleur ardente du brasier, mais pour autant il est rare que nous en ayons ressenti des regrets et encore moins que nous en soyons sorties « dévorées » 🙂

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