De moi à vous

On est d’un village comme on est d’un pays.

C’est un vieux monsieur, de l’âge de mon père.

Nous discutons, lui à côté de son vélo, moi dans mes marches quotidiennes, en short et baskets. Il se repose un peu et puis après il repartira jusqu’à ce qu’il sente les forces qui l’abandonnent. Il s’arrêtera comme il est là, près d’un pin, à l’ombre, pour retrouver le souffle et les jambes.
Il est né dans ce village de Tavel il y a 85 ans. Sa mère est morte en le mettant au monde. Je pense alors qu’on ne s’embarrassait pas de psychologie à l’époque, que le devoir de vivre, les grands-parents qui allaient assumer ce petit bout parce que le père, lui, est à la guerre, que toute cette organisation nouvelle s’est faite par devoir, dans une sorte de naturel, de continuité. Son père est fait prisonnier et il reviendra au bout de sept ans pour découvrir ce petit garçon qu’il ne connait pas.
Je pense à Augustin Meaulnes, le héros éponyme d’Alain Fournier, qui, lui aussi découvre qu’il a une fille en revenant au village et à ce magnifique passage où il tient sa fille dans ses bras, découvre avec cet enfant la grande aventure d’être père :


« Voici ta fille », dis-je.
Il eut un sursaut et me regarda.
Puis il la saisit et l’enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir d’abord, parce qu’il pleurait. Alors, pour détourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant très serrée contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tête baissée (…)
Cependant la petite fille commençait à s’ennuyer d’être serrée ainsi, et comme Augustin, la tête penchée de côté pour cacher et arrêter ses larmes continuait à ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande tape de sa petite main sur sa bouche barbue et mouillée.
Cette fois le père leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses bras et la regarda avec une espèce de rire. Satisfaite, elle battit des mains…
Je m’étais légèrement reculé pour mieux les voir. Un peu déçu et pourtant émerveillé, je comprenais que la petite fille avait enfin trouvé là le compagnon qu’elle attendait obscurément. La seule joie que m’eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu’il était revenu pour me la prendre. Et déjà je l’imaginais, la nuit, enveloppant sa fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures.


Nous continuons à parler avec le monsieur qui a toujours vêcu là à Tavel, s’est marié avec une fille du village et a eu deux fils. Il travaillait aux carrières. J’aime les pierres de Tavel mais je ne savais pas qu’elles étaient à ce point  » aimables « . Il me raconte les pierres, les couleurs des pierres, jaunes, grisées et parfois même roses. Elles s’effritent un peu, plates et de formes si diverses. Là-bas, tout au loin, il me montre la tour construite toute en pierres du village et les maisons. Ah c’était quelque chose, les carrières alors, on y passait sa vie, il y en avait trois, il dit les noms et celle dans laquelle il travaillait.


Je l’écoute de toutes mes oreilles. Autour c’est le silence de la campagne au milieu des vignes. Le bien aimé silence.


Je lui raconte les deux lièvres que j’ai croisés cette semaine dans ma déambulation, qui m’ont fait m’arrêter, surprise par leur taille. Je dis en riant que j’ai pensé un instant à des kangourous.

Un instant.

Il me regarde avec un petit sourire. On n’a pas cet humour à la campagne, cette fantaisie. Un lièvre c’est un lièvre. Un gros lièvre, un gros lièvre.

Je mesure alors combien mon imaginaire n’appartient qu’à moi, à mes lectures, à mon côté fantasque. J’aurais pu lui dire que je me suis aussi, brièvement, attendu à ce que le lapin me demande l’heure, s’il courait comme ça, à toute allure, parce qu’il était en retard. Mais le monde merveilleux d’Alice ne fait pas partie de la vie des vieux messieurs de Tavel ou d’un autre village à l’identique.


Je lui raconte les marcassins, ignorants de ma présence, qui remuaient la terre de leur groin, la soulevaient par petites mottes, allaient, venaient pour finalement s’enfuir dans les taillis. Il me parle de leur mère, toujours prête à agresser si elle sent ses petits en danger.
Je ris.

Je ne suis un danger pour personne pas même pour des marcassins esseulés, qui ont fui le regard de leur mère pour commencer leur vie de jeunes adultes, si près de la route et du danger. Ou peut être est-ce leur mère qui les a poussés là, pour les perdre, pour leur apprendre la vie, la difficulté de vivre et de survivre, pour les faire se confronter seuls au danger et à la mort, éventuellement.


Que sait-on de la vie de ces animaux, nous autres citadins gavés de lectures, d’études, qui avons perdu le sens des choses, la simplicité ?
Il quitte ses lunettes de soleil, mon grand-père de l’après-midi. Ses yeux sont rouges tout autour, agressés par la lumière et la cataracte. Le corps qui fout le camp. Il dit ça.


Il faut s’arrêter sur les choses simples et les gens. Ce vieux monsieur et son regard qui désormais voit flou m’ont donné, cet après-midi, une belle lumière.

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