De moi à vous

Quand les photographies étaient de papier

C’est là qu’on se rend compte qu’on est en train de devenir des dinosaures : quand on se surprend à feuilleter les albums photos et se dire que c’est drôlement chouette de tourner les pages, d’avoir les albums bien classés par années, vacances, un album par enfant, de pouvoir modifier l’ordre des photos, de les tenir entre les mains, les retourner pour lire la date, les voir vieillir aussi : passer du noir et blanc au sépia et dans ce vieillissement il y a comme le signe d’une vie de la photo.


On regarde davantage les photos dans les albums.


Oui, je suis certaine de cela parce qu’elles s’apparentent alors au livre, que c’est là une ou des histoires de vie dont on tourne les pages. On se souvient des après-midi d’enfants quand on regardait les photos de nos grands parents, leur mariage, de nos parents, nous bébés, enfants. On réclamait cela, ces jours où nos grands parents nous gardaient et c’était délicieux cette complicité qui naissait dans les commentaires. Des photos mal cadrées parfois et c’était touchant de voir ces maladresses là, ces poses, ces photos ratées parfois, on trouvait que c’était flou mais C’ ETAIT quand même, on en faisait le constat, juste. Les albums étaient beaux, souvent brochés, on les choisissait dans des teintes harmonieuses pour qu’ils trouvent leur place sur la bibliothèque. Il y avait les photos qu’on gardait dans le portefeuille ou le sac et on pouvait les montrer çà et là, elles nous accompagnaient en quelque sorte. Aujourd’hui qui a une photo de ses enfants, de ses parents, de ses amours dans son sac?


Je relis en ce moment L’amant de Marguerite Duras, mon livre préféré, je crois. M. Duras évoque à de nombreuses reprises les photographies et fait naitre alors des souvenirs, une partie de son histoire, de celle de sa mère, de la concession. La photo donne naissance au texte, qui lui même devient visuel. De cette imbrication jaillit l’univers si touchant de ce récit. Il me revient L’usage de la photo d’Annie Ernaux et Marc Marie, où les vêtements photographiés qui gisent sur le sol, jetés, abandonnés après l’amour servent de support aux textes écrits par l’un et l’autre. La photo crée alors une sorte de polyphonie, un écart parfois avec le texte de ces « photos-romans ».


J’entends souvent autour de moi, mes amis, mes enfants qui ont pris l’habitude du numérique, qui photographient à tour de bras, effacent, recommencent, dire :  » si elle te plait je la fais imprimer « . Cette trace de la photo qu’on peut tenir entre ses mains, possède encore une sorte de préciosité, quelque chose qu’on va encadrer chez soi, qu’on pourra avoir tout à son aise sous les yeux, une présence permanente. L’un de mes fils s’est offert un appareil argentique, comme on revient aux vinyls pour d’autres raisons. Il y aurait donc dans ce qui constitue tout de même un retour en arrière une reconnaissance d’une forme artistique que le numérique n’arrive pas à égaler, une présence plus importante peut être de celui qui est à l’origine de la photographie, de son auteur, un rapport plus étroit et plus spontané à cette forme de conversation que constitue le fait de photographier. Pendant les temps de vacances, où photographier est une occupation essentielle, j’ai remarqué la mise à distance que le numérique crée avec ce qui se vit ; s’interposant parfois dans la continuité entre le sujet et son modèle ou le moment vécu. Pas tout à fait dans l’instant là, le photographe est déjà dans la projection de la possible  » revisualisation  » d’un spectacle auquel il n’aura pas vraiment participé. Incongruité du numérique. Décidément le progrès…

Ce texte est extrait de Voyage en Ménopausamie, chroniques de la cinquantaine débridée que vous pouvez commander via le blog dans l’espace pour me joindre ou en m’écrivant : mallie.dominique@orange.fr

25 commentaires

  • PierreB

    Merci pour ce bel article. J’adore la photographie mais surtout j’ai découvert pendant le premier confinement le plaisir de développer moi-même mes photos.. Depuis j’ai mon petit labo perso et c’est un grand plaisir de m’isoler là, une passion…. Bonne journée Dominique!

    • Dominique

      Alors là je vous envie, j’ai participé autrefois, il y a fort longtemps, à un club photo.. je ne sais pas pourquoi j’ai oublié ensuite, mais vous m’y faites penser de nouveau. C’est vraiment sympa de développer son même ses photos, de voir le sujet apparaitre .. merci Pierre, bonne journée également

      • Juliette

        C’est vrai que le plaisir de tenir entre les doigts des photos est inégalé aujourd’hui. On les retournait pour vérifier la date au dos et quelques mots griffonnés pour identifier le lieu, les personnes, un petit mot supplémentaire parfois pour dire l’intensité du moment. Merci pour ce bel article si sensible…

  • J. L

    Autrefois se faire photographier était une véritable aventure, un événement. Je me souviens de mes grands parents qui mettaient leurs habits les plus beaux, prenaient des poses. La photo ainsi obtenue trônait au salon. Puis le progrès est arrivé peu à peu et photographier est devenu banal, une sorte de consommation, un écran aussi entre soi et les autres parfois. Les choses font moins sens. Tout un chacun peut se prétendre photographe.. Le résultat n’est pas toujours heureux. Il n’y qu’à regarder Instagram dévolu aux photographes de tous bords.. C’est souvent affligeant 🙂 bonne journée belle dame et merci pour vos écrits. Toujours un grand plaisir que de vous lire.

    • Dominique

      Oui quand je regarde les photos de mes grands-parents endimanchés, les poses qu’ils prennent, je me dis qu’il y avait là quelque chose de l’évènement. Aujourd’hui, l’usage en est totalement différent, tout s’est banalisé, mais comme je le dis, cela dépend de soi . Merci pour votre gentil message

    • Jeanne F.

      Bonjour Dominique et merci pour votre article et globalement votre blog, toujours très intéressant. J’ai une question à vous poser : pensez-vous chroniquer des spectacles pendant le festival comme vous l’aviez fait il y a deux ans ? Je suis attachée de presse et on m’a parlé de vous et de vos chroniques très bien écrites. Merci pour votre réponse. Bien à vous. Jeanne

  • Alexandra

    Cet article me rappelle celui où vous évoquiez Vivian Maier…. Qui fut à ce moment là une belle rencontre. Belles photos de vous si belle en sépia, ou noir et blanc…. Bonne journée Dominique. Au plaisir de vous revoir en juillet.

    • Suzy

      Bonjour Dominique, je voudrais commander votre livre… Je vous écris sur votre mail ? Merci. Bonne journée (je suis admirative de vos écrits et vous êtes une sorte de modèle pour moi et pour les femmes de notre âge)

    • Dominique

      Vivian Maier a été une découverte il y a trois ans à peu près .. je n’en suis d’ailleurs pas vraiment remise, il y a une telle dichotomie entre son travail photographique et sa vie . Merci, oui , pendant le festival, ne manquez pas de me faire signe, je ne serai pas là tout le mois de juillet, mais quinze jours oui, de façon certaine

  • Serge

    Photographier c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’oeil et le coeur. – Henri Cartier-Bresson

    • Sophie

      Bonjour Dominique, quelle jolie image que celle penchée en famille, sur les albums photos.. Je me souviens aussi de ces moments où ma mère, quand j’étais enfant, me racontait ma famille… Là c’est.. Et là à côté c’est…. Comme elle est belle cette robe… Etc…
      Beaucoup de souvenirs et d’émotions… Merci pour ça..

      • Dominique

        Oui c’est si juste Sophie ce que vous dites et dont je parle d’ailleurs dans cet article, on se raconte des histoires en regardant la photographie ( dans son silence ) ou à haute voix …

  • Christine

    Mes filles refont beaucoup de photos papiers, de petits ou gros livrets pour des vacances, des visites notamment de musées etc… J’ai ma boîte à livrets photos et en cas de cafard, j’y puise

    • Dominique

      Elles doivent être de la même génération que un de mes fils. Ah les boites à livres, secrets, messages … 🙂

  • Eric

    Parfois on aimerait faire des photos quand on est passionné de photographie ou de quelqu’un ou même de quelque chose
    On ne peut pas…
    Alors on imagine et on garde en souvenir un regard échangé, une lumière rare, un jardin à l’automne qui a du voir plein d’amours naissantes.
    Les « photographes » ont plein d’albums dans leur tête.

      • Dominique

        Oui bien sûr …j’ai déjà pris mon billet comme pour toutes les expos que je veux voir, jusqu’à la rentrée … je me suis précipitée, tant j’ai besoin de culture… Précipiter lentement car je suis encore convalescente 🙂

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