De moi à vous

Un jour, un artiste : Sophie CALLE, « Le miroir égaré »

Pour ce billet quant au travail particulier d’un peintre (1), j’ai choisi d’évoquer Sophie Calle. Une artiste dont j’ai déjà parlé sur ce blog.

Je réfléchissais ces temps à son travail et à cette particularité d’une mise en scène de soi sans que finalemement on ne sache grand chose de l’artiste elle-même, je réfléchissais également à la notion même d’artiste contemporaine que j’ai là aussi précédemment évoquée sur ce blog.

Sophie Calle est une artiste dans le sens où elle crée des livres qui viennent en quelque sorte finaliser une expérience, une performance, on l’appellera comme on veut, en amont. Elle donne ainsi à voir dans un condensé de pages, souvent avec des textes et des photos en perspective ce sur quoi elle a parfois travaillé des années durant.

Parler de soi et si peu montrer de soi. Donner l’illusion de l’intime et de sa spontanéité dans des mise en scène élaborées.

Créer et être absente de ses créations tout en étant là, sur des photos, dans une recomposition, une « ré-animation » de sa personne.

Travailler sur l’absence, toutes sortes d’absences :

Celle de ces aveugles qui n’ont jamais vu la mer, pour qui cette vision de l’étendue d’eau est donc uniquement imaginée, sentie, ressentie

Celle de ce « vrai-faux mariage » où chacun est là dans une composition, sans qu’il n’y ait de réelle cérémonie, où chacun joue un rôle, erre dans ce rôle, l’occupe comme on lui demande de le faire ou comme il veut à sa guise, le faire.

Celle de ce lit de Sophie occupé des nuits et des jours durant, par des gens qui se relaient, laissent leur trace dans ce lieu, acceptent de s’y faire photographier, de répondre à des questions tout en étant absents du sens même de l’ensemble,

Celle de la lecture publique du journal intime de sa mère, décédée peu avant. Journal que l’artiste découvrait en le lisant, journal de l’absente qui devenait ainsi l’espace de la lecture, une personne à l’intimité de laquelle il nous était donné, nous, simples auditeurs, d’accéder. Journal lu avec une absence apparente d’affect dans la voix, d’un ton monotone comme si le lien affectif n’existait pas, comme si ce journal était celui d’une autre femme, une inconnue.

Celle de l’exposition des petites annonces du Chasseur Français, soigneusement triées qui elles aussi, restent, sortes de bouteilles à la mer, autant de messages d’absents qui n’existent que par les mots alignés et leur désir de rencontrer l’âme sœur, de messages adressés à celles qui voudront bien se reconnaître, autant de destinatrices anonymes, lettres d’amour parfois dont le seul sens est de dire les mots de l’amour.

Celle de la lettre de rupture reçue par l’artiste qu’elle confie à une centaine de femmes, leur demandant de répondre à sa place et à leur manière, de faire un travail de leur choix, une fantaisie qui donnera par la suite, ce beau livre « Prenez soin de vous », comme un pied de nez à l’auteur de la missive première. Autant de réponses qui donnent alors le vertige et la nausée du trop d’intérêt accordé à ce qui au final, n’en avait pas.

Celle de la chambre d’hôtel occupée des jours entiers par Sophie, chambre ouverte aux visiteurs, dans un voyeurisme qui ne trouvait pas à se satisfaire : rien à voir d’autre qu’une femme assise sur un lit, comme absente à elle même.

Etc

On erre dans le travail de Sophie Calle, on se perd dans ses tribulations hétéroclites, on s’amuse aussi beaucoup, on se plait à se projeter dans ces errances qui deviennent nôtres , on rêve de cet imaginaire qui se nourrit de lui-même dans une spirale que rien ne semble pouvoir arrêter, on s’émerveille de cette sorte de gigantesque fumisterie de ce qu’il faut pourtant appeler « une œuvre« , celle de toute une vie, comme un « Miroir égaré » pour parodier le titre du dernier ouvrage publié de Françoise Sagan.

(1) J’écris « Un peintre » mais il va sans dire que Sophie Calle ne peint pas. J’utilise le terme pour faire lien avec les articles précédents du blog.

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