De moi à vous

« Un jour, un tableau » : Intérieur de E.Degas

J’ai choisi de commencer ces études de tableaux, peut être moins connus, de peintres qui eux le sont par ce tableau de Degas intitulé INTERIEUR ou LE VIOL.

Ce  tableau peint par Edgar Degas entre 1868 et 1869 dont le deuxième titre a été réfuté par le peintre, mesure 81,3 cm de haut sur 114,3 cm de large. Il est conservé au Philadelphia Museum of Art.

Que voit-on ?

Nous découvrons avec ce tableau l’intérieur d’une chambre modeste de jeune fille. Deux personnages s’y opposent : du coté clair, la femme et du coté obscur, l’homme.

La femme est assise, prostrée, l’épaule découverte. L’homme, d’une condition sociale visiblement supérieure, est debout, victorieux, dominant, les jambes écartées et les mains dans les poches. L’individu semble avoir pris possession des lieux ; il a étalé partout ses effets personnels : son haut de forme sur la commode, son manteau sur le lit.

Entre les deux personnages,la lumière forte d’une lampe éclairant une cassette au capitonnage rose saumon d’où débordent des tissus blancs.

Le titre original de ce tableau est « L’intérieur » mais, rapidement, il a été appelé par le public « Le viol ».
Pour Degas, le tableau est tout d’abord une grande réalisation sur la lumière, qui lui a permis de « travailler les effets du soir, lampe, bougie, etc. ».

Ce travail sur la lumière est particulièrement éloquent : les épaules des deux personnages symbolisent à elles seules le clair obscur ; le noir total de l’épaule de l’homme contraste fortement avec celle de la femme, brûlée par l’éclairage.

Degas qu’on a souvent qualifié de peintre impressionniste se montre ici davantage réaliste ( je ne suis d’ailleurs pas du tout d’accord avec ce classement dans les peintres impressionnistes, mais c’est une autre affaire ). Le Réalisme dans cette deuxième moitié du 19ème siècle est un mouvement artistique au sens large, qui recouvre, comme le fait le Romantisme, de nombreux domaines artistiques.

Degas connaissait Zola. Ils faisaient partie de ce groupe d’artistes qui se réunissaient le soir dans des cafés de Montmartre pour se détendre et évoquer leur travail. Zola jeune encore, qui débutait dans le roman.

Quoi qu’il en soit, tous ces peintres, tous ces artistes s’influençaient mutuellement et évoquaient leur travail et leurs recherches.

Dans cette scène de genre, puisqu’elle rejoint les scènes d’intérieur, on retrouve le Réalisme précédemment évoqué.

La scène veut figer un rapport entre deux êtres, une situation, voilà pour le côté réaliste que les jeux sur la lumière accentuent.

A ce côté réaliste vient s’ajouter la symbolique.

Le viol n’était pas à cette époque considéré comme un crime tel qu’il sera déterminé ensuite par la loi, mais un simple délit.

Dans cette œuvre, l’homme est appuyé contre la porte, entièrement vêtu. Il semble affirmer son pouvoir sur la femme, une autorité, sans honte aucune pour l’acte qu’il a accompli et que le titre de l’œuvre évoque. L’ombre de cet homme plane contre le mur comme l’ombre d’une conscience obscure, noire, entachée par l’acte assassin.

Sur le lit immaculé, deux linges rouges signifient que l’hymen est perdu à jamais. La jeune femme, repliée sur elle-même, dans une chemise de nuit tout aussi immaculée que le lit, dissimule ses jambes par un drap de couleur pourpre symbolisant encore métaphoriquement la virginité perdue, le crime dont elle a été victime

Une de ses épaules et son dos sont dénudés.

Au centre de la toile, la boite ouverte peut symboliser l’ouverture de la boite de Pandore avec la dispersion de tous les maux sur la terre, l’hymen perdu signifiant en effet, la honte, l’impossibilité d’un mariage car à cette époque la virginité reste encore considérée comme sacrée et sa perte hors du mariage comme définitivement condamnée par la morale car signifiant la débauche. Au sol, un linge repose, preuve que l’irréparable a été commis.

Cette toile à elle seule exprime une société encore patriarcale, phallocrate. Hommes et femmes ne bénéficient pas d’une égalité sociale, économique ou sexuelle. L’hyménée, la chasteté sont considérés comme étant la moindre des vertus que l’on doit attendre d’une jeune femme de bonne famille. A l’inverse, les hommes fréquentent les bordels hors mariage comme dans le mariage, épousent des femmes pour la qualité de leur dot, pour la plupart du temps la dilapider dans le jeu ou auprès de danseuses, de grisettes.

Au XIX ème siècle, à la perception des œuvres de Degas et à la lecture des textes littéraires de Balzac, Flaubert ou Zola, on constate qu’il s’agit là d’un thème récurrent.

Pendant plusieurs décennies, la victime d’une agression sexuelle était culpabilisée face à l’acte et se renfermait dans une honte qui aurait, normalement, dû retomber sur les épaules du bourreau.

C’est la raison pour laquelle, les femmes violées, au XIX ème siècle et au début du XX ème finissaient danseuses ou prostituées, actrices ou catins, la perte de la virginité jetant la honte et le déshonneur sur l’ensemble de la famille de la victime.

Dans cette œuvre de Degas, force est de voir transpirer cet état de fait.

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