De moi à vous

Un jour, un tableau : L’atelier du peintre de Gustave Courbet

« C’est le monde qui vient se faire peindre chez moi »

En 1854 ou 1855, Gustave Courbet peignit un grand tableau de 6 mètres sur 3 mètres, L’Atelier du peintre.

Refusée à l’Exposition universelle, l’œuvre est apparue au grand jour dans une exposition personnelle de l’artiste.

Ils sont légion les peintres qui ont ainsi fait une mise en scène de leur travail : eux en train de peindre, dans l’atelier qui est le leur, entourés de personnes souvent identifiables. Ils fabriquent ainsi un univers qui se donne à lire, à reconnaître, plaçant judicieusement les uns et les autres, se montrant dans un jeu de miroirs tels qu’ils voulaient qu’on les voit.

Que voit-on sur cette toile ?

Dans une pose un tantinet orgueilleuse, Courbet est au centre du tableau, prenant un peu de distance par rapport à sa toile, le menton relevé. Cette attitude lui est familière. On la retrouve dans La Rencontre ( ou « Bonjour M. Courbet).

Le peintre est fier.

Près de lui se tient son modèle ainsi qu’un petit paysan qui semble admiratif. A la droite du peintre, une femme du monde, donnant le bras à son mari, des poètes, des musiciens, des amoureux devisant. Le marchand d’art H. Bruyas facilement reconnaissable à sa chevelure et sa barbe rousses ( On trouve au Musée Fabre à Montpellier de nombreux portraits de Bruyas qui joua dans la carrière de Courbet un rôle éminent, de même que pour celles d’autres peintres) . On peut également apercevoir Baudelaire plongé dans une lecture.

A gauche du peintre se coudoient un mendiant, un juif, une femme du peuple, un croque-mort, un Hercule de foire, un braconnier…

Tel est cet étonnant tableau, dont Courbet avait dit lui-même dans une lettre adressée à Champfleury : « Vous comprendrez comme vous pourrez. Les gens qui veulent juger auront de l’ouvrage, ils s’en tireront comme ils pourront. Pourquoi cette difficulté ? Elle tient essentiellement à deux choses : d’une part, le tableau prend une tout autre dimension dès lors que l’on y perçoit non point tant des types que des portraits ; d’autre part, L’Atelier a un sous-titre singulier – Allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique –, mêlant deux termes en apparence antinomiques : Allégorie / Réalité. »

« C’est ma manière de voir la société dans ses intérêts et ses passions »

Une allégorie ET la réalité

Le peintre a rassemblé dans son atelier le monde dans lequel il se meut, non seulement des types sociaux, mais des hommes identifiables derrière un « déguisement politique » rendu nécessaire par l’interdiction de peindre des sujets politiques.

A gauche de l’artiste, les hommes qui aux yeux de Courbet « vivent de la mort » : exploiteurs et exploités.

Ces figures allégoriques ont été identifiées  (sans une totale certitude): un banquier (Achille Fould, ministre des Finances de Napoléon III ?), un curé (Louis Veuillot, journaliste, directeur de L’Univers ?), un républicain de 1793, bien misérable (Lazare Carnot ?), un croque-mort (Emile de Girardin, fondateur de journaux populaires, tenu pour « fossoyeur de la République » pour avoir soutenu Louis Napoléon Bonaparte en 1851 ?), un marchand d’habits (Persigny, ministre de l’Intérieur de Napoléon III, en « commis voyageur » des Idées napoléoniennes publiées par le prince en 1839 ?) et puis un braconnier qui ressemble à Napoléon III, un chasseur, un faucheur symbolisant peut-être des nations en lutte pour leur indépendance (Italie, Hongrie, Pologne), un ouvrier, représentant du monde du travail, un Chinois…

Au jeu de l’identification, on peut encore jouer, mais ces figures restent allégoriques.

A droite de l’artiste, ceux qui, toujours selon Courbet, « vivent de la vie » : non plus des allégories, mais des individualités plus aisément repérables. Baudelaire lisant, ainsi que dit précédemment, Champfleury, le critique d’art qui soutint le réalisme (également assis), le couple Sabatier ( collectionneurs montpelliérains) l’écrivain Max Buchon, Proudhon, dont Courbet est le disciple, Bruyas, le mécène de Montpellier, ainsi que des amis, des soutiens de l’artiste, comme sa sœur Juliette (dont Courbet fera sa légataire)

Baudelaire


Les réprouvés d’un côté, les élus de l’autre, que départagerait une « religion nouvelle », celle de l’artiste ou de l’art, « religion » commune aux socialistes utopiques, aux romantiques, ainsi qu’à Proudhon, ami et confident du peintre. Courbet se définissait lui-même comme un républicain « de naissance », ayant suivi en 1840 « les socialistes de toutes sectes », à condition qu’ils défendissent un « socialisme humanitaire ».

Interprétation

Ce tableau a fait couler beaucoup d’encre. Les implications politiques y sont évidentes puisque figurent sur la toile à la fois Napoléon III et Proudhon.

C’est un tableau d’Histoire, en ce sens que, contrairement à la peinture de genre (nature morte, paysage, scène de la vie ordinaire), le sujet, traité dans un format majestueux, imposant, célèbre un événement majeur, ou considéré comme tel par l’artiste : sa peinture de la société, son idée de la place (centrale) de l’artiste dans cette société, son manifeste esthétique. Courbet expose en effet ici le résultat, le bilan de son travail. C’en est fini pour lui de l’académisme comme le suggère le mannequin d’atelier cloué au pilori, de ses travaux de jeunesse dont les morceaux épars gisent aux pieds du braconnier ; restent la Nature (il peint un paysage d’Ornans, reconnaissable à ses falaises, déjà présentes dans L’Enterrement à Ornans), le réel, et la place assignée à l’artiste au cœur de la société.

Ce tableau-bilan est DONC un manifeste.

Il faut mettre son nez dans la peinture et regarder de toute la force de son regard, tout fait alors sens, un sens bien différent de celui des premiers abords.

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