Elles & moi

Victorine, une femme libre (Elles et moi-1)

J’inaugure avec ce ce portrait d’une femme « modèle » au 19ème siècle, une série que, comme je vous le disais dans le précédent billet, j’ai choisi de consacrer à ces femmes de l’ombre, ces muses, ces inspiratrices. L’occasion d’aller vers des oeuvres, vers des peintres, de considérer la place des femmes dans le milieu artistique de l’époque.

Victorine Louise Meurent est née en 1844 et meurt en 1927. Ce qui est étonnant quand on se penche sur la vie de cette jolie rousse c’est qu’à partir de 1907 on ne sait quasiment plus rien d’elle et les rumeurs vont bon train sur une fin de vie sur laquelle je reviendrai.


Victorine a 16 ans, elle est belle, jeune et elle veut se faire connaitre, sortir de son milieu populaire : sa mère est modéliste, son père brunisseur de bronze. Fascinée par le milieu artistique, tenaillée par le désir de peindre elle-même, elle devient rapidement modèle.
Elle débute ainsi dans les ateliers de Thomas Couture (Ce peintre s’était reconverti dans l’enseignement de la peinture, ses scènes d’histoire ne lui rapportant pas assez) et d’ Alfred Stevens. C’est un moyen comme un autre de pénétrer ce milieu artistique, voilà ce qu’elle se dit.
Qu’ils aient été ses amants, c’est probable au moins pour Stevens. Elle est libre et déterminée. Celle qu’on appelle  » La crevette  » du fait de sa petite taille et de son absence de rondeurs ne va pas tarder à fasciner Manet, qui prend des cours dans l’atelier de Couture.

Premier portrait que Manet peint de Victorine
Le déjeuner sur l’herbe- Manet (détail)

Victorine est au milieu d’hommes, une scène que Manet reprend à son compte, le regard tourné vers le peintre, vers nous, insolente en vis à vis deux hommes parmi lesquels on peut reconnaitre le beau-frère et le frère de Manet. En arrière plan, la jeune femme en train de se baigner n’est autre que Alexandrine-Gabrielle Meley qui deviendra Mme Zola, épouse fidèle et tolérante de son mari.
( Les modèles en peinture sont souvent affaires de famille :))

Pour Olympia, les critiques sont d’une violence inouïe  » une cocotte, même pas jolie, une prostituée, une fille de rien  » . Le titre même du tableau annonce le sujet : Olympia en effet désignaient les femmes  » de petite vertu ». Il faut dire qu’elle a autour du cou le lacet à la mode chez les prostituées, le petit chat sur son épaule est un symbole érotique et pour en finir avec les allusions et symboles : le bouquet de fleurs que tend la servante noire ( une amie de Jeanne Duval qui pose ici. Jeanne Duval était la maitresse de Baudelaire. Manet et Baudelaire se connaissaient bien). Enfin, l’assurance de cette femme, son regard droit et franc ont été ressentis comme une provocation supplémentaire de la part de l’artiste.
La provocation n’était pourtant pas le but de Manet. Sa démarche était dictée par la sincérité. « J’ai fait ce que j’ai vu », écrivit-il pour se défendre. Mais Olympia est une œuvre de rupture. C’est le dernier jalon d’une tradition qui remonte à la Renaissance italienne. Elle ouvre la voie à la modernité, aux images d’une réalité contemporaine non idéalisée (dont se réclameront les impressionnistes) et elle inaugure, de Degas à Lautrec en passant par Zola (Nana), le thème artistique et littéraire de la prostituée vue sous l’angle du réalisme.

La femme au perroquet-Manet
La chanteuse de rue-Manet

Dans les mêmes années, Manet travaille avec d’autres modèles, et l’un d’eux, Suzanne Leenhof devient sa concubine puis son épouse (1863). Berthe Morisot la surnomme  » la grosse Suzanne  » Comme Alexandrine qu’a choisie Zola, elle a toutes les qualités: égalité d’humeur, tolérance, acceptation des infidélités de son mari! ( bref bonne épouse, bonne reproductrice et zéro reproche : le rêve !)

Le chemin de fer- Manet
Le chemin de fer- Manet (détail)

En 1870, Manet peint pour la dernière fois celle qui a participé à plusieurs de ses chefs d’œuvre. Il s’agit du « Chemin de fer ». C’est un adieu à la femme qui l’a inspiré et qu’il a sans doute aimée. Elle est habillée en bourgeoise et tient sur les genoux un petit chien endormi, bien différent du chat étonné et sensuel d’Olympia. La grille barre le tableau. L’avenir est de l’autre côté, dans la direction des fumées du train que regarde l’enfant. Cet autre côté où va s’éloigner Victorine qui quitte Paris pour vivre quelques années aux Etats-Unis. Son regard une fois encore est tourné vers le spectateur qui est aussi le peintre. Comme sur un quai, on regarde aussi longtemps que possible celui que l’on quitte.
Pendant onze années elle aura donc été son modèle préféré puis plus.


Voilà qui rappelle d’autres histoires 🙂

De retour à Paris, Victorine qui avait observé pendant des années les peintres qui se servaient d’elle, se lance à son tour dans la peinture. Elle prend des cours à l’Académie Julian, dans l’atelier d’Etienne Leroy et commence à réaliser plusieurs œuvres.
Le plus étonnant : elle voit un de ses autoportraits accepté au Salon de 1876 alors que Manet y est refusé ! ( bon il faut dire qu’il n’était pas au mieux de sa forme pour insister, il venait d’avoir la gangrène et on lui avait coupé une jambe)

Elle participera ainsi à quatre salons : en 1879 avec « Une bourgeoise de Nuremberg au XVIème siècle », en même temps que Manet qui est cette fois accepté avec « Dans la serre ».
Et drôlerie : Les deux toiles sont dans la même salle, celle des « M ».
A la mort de Manet en 1883, elle écrit à sa femme afin de réclamer un don que le peintre lui aurait promis. En effet, comme il ne payait pas cher ses séances de pose, il lui aurait dit à plusieurs reprises que si un jour les toiles où elle était présente avaient du succès et se vendaient bien, elle recevrait une juste rétribution en signe de reconnaissance.
Elle ne reçoit aucune réponse de la veuve, comme quoi les paroles ….

Artiste appréciée par la critique, elle prend sa place dans la vie artistique et elle fait partie en 1903 de la « Société des Artistes Français »
Malheureusement il est difficile aujourd’hui d’avoir une idée juste de son talent car la quasi totalité de ses œuvres ont disparu. On sait seulement qu’elle était classique, plus proche d’Ingres que de Manet. Les seules toiles qui subsistent, « Le jour des Rameaux »,  » le briquet » sont aujourd’hui au musée de Colombes.

Le jour des rameaux-Victorine Meurent
Le briquet- Victorine Meurent

Si elle cesse de poser pour Manet , elle continue à le faire pour Norbert Goeneutte dont l’atelier est situé dans l’immeuble où elle habite, 21 rue Bréda.

Victorine Meurent- Goeneutte

Qu’a t’elle fait ensuite jusqu’en 1927, année de sa mort ?
Ces vingt années de 1907 à 1927 restent un mystère, le prétexte aux élucubrations les plus fantaisistes. On sait seulement son déménagement pour un pavillon de Colombes en banlieue parisienne, près de son amie Marie Dufour, pianiste.
On sait aussi que en 1907, le tableau « Olympia » de Manet rentre au musée du jeu de paume et le Déjeuner sur l’herbe au musée des arts décoratifs. Ce qui est tout de même une consécration pour notre modèle de 63 ans alors !


Sombre-t’elle dans la misère ? Oubliée de tous, son travail de peintre méprisé, en est-elle réduite à vendre ses dessins aux passants, à s’adonner à l’alcool comme Nana, héroïne de Zola, fréquente-t’elle alors davantage les assommoirs que les ateliers d’artiste ? La Crevette se livre-t’elle à présent à la prostitution pour survivre jusqu’à sa mort en 1927 dans l’indifférence générale ?
Ou bien, version que je préfère, a-t’elle en effet fait un voyage de quelques années en Amérique, puis mené une vie paisible et modeste, auprès de Marie Dufour, dans le pavillon de Colombes entre cours de guitare pour subsister et peintures d’animaux de compagnie, très prisées à l’époque, dont nous n’avons qu’un exemplaire?

Jup- Victorine Meurent

Quoi qu’il en soit on retiendra un portrait de femme à la peau nacrée, déterminée, on retiendra également de manière plus générale la condition difficile de ces femmes que j’évoque ici, qui ont tant participé par leur physique, leur pose à la renommée des peintres pour lesquels elles travaillaient pour trois francs six sous.

Victorine-Louise Meurent

Victorine est présente sur dix des plus grands tableaux du peintre, plus il travaille avec elle et son corps, plus son génie s’exprime. Dans ce serment que le peintre lui avait fait de l’aider, on reconnait ce qu’il sait lui devoir. Malheureusement elle restera une fille de l’ombre, de celles qui participent à la gloire mais n’en tirent rien.

Comme la plupart des tableaux peints par Victorine ont disparu, je vous joins la signature : si au hasard de vos pérégrinations dans les brocantes, vous tombez sur un tableau portant ce sceau, n’hésitez pas ! 🙂

Dominique Mallié

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