De moi à vous

Vivre dans la tête et la peau d’une autre femme

J’ai vu hier soir une mise en scène, à l’Alpilium de Saint Remy de Provence, par Pierre Pradinas de L’Occupation de Annie Ernaux. L’actrice est Anne Consigny.

Ce texte d’Annie Ernaux, je le connais très bien, je suis donc venue le retrouver, tel qu’en sa lecture je l’avais perçu.

J’y ai trouvé bien d’autres choses. Anne Consigny donne corps à Annie Ernaux, le texte étant, comme habituellement pour toute son oeuvre, autobiographique. Donne corps mais pas seulement. Elle parvient à donner au texte une dimension autre que celle de la lecture, un accroissement. J’ai ainsi « relu » ce récit dans une dynamique que l’actrice parvient à atteindre, une folie aussi. Celle de la jalousie.

« Le plus extraordinaire dans la jalousie, c’est de peupler une ville, le monde, d’un être qu’on peut n’avoir jamais rencontré ».

Son amant W. qu’elle a quitté après une relation de six années tout en continuant à le voir çà et là, lui annonce qu’il va désormais vivre avec une autre femme et que leurs rendez vous, leurs appels devront se contraindre à cette situation nouvelle. Aussitôt cette femme dont elle cherche à connaitre l’identité, le visage, le corps, la profession envahit complètement l’existence d’Annie Ernaux.

 » Le seul moment de jouissance était d’imaginer que l’autre femme découvrait qu’il me voyait encore, qu’il venait, par exemple, de m’offrir un soutien-gorge et un string pour mon anniversaire. J’éprouvais un relâchement physique, je baignais dans la béatitude de la vérité révélée. Enfin la souffrance changeait de corps. Je me délestais provisoirement de ma douleur en imaginant la sienne ».

La jalousie en ce qu’elle confine à la névrose obsessionnelle côtoie de près parfois la folie. Ce triangle qu’évoquait Robbe-Grillet dans La jalousie souffre de ce qu’A. Ernaux se sente dépossédée d’une forme de matérialité de l’autre femme. Cette sorte d’évanescence de l’être empêche tout accrochement avec le réel. C’est donc dans le fantasme le plus total qu’elle croit la voir partout, compulse les annuaires téléphoniques, arpente les rues où elle apprend que cette autre femme, sans identité autre que d’être la nouvelle maitresse de W., habite.

« Cette femme emplissait ma tête, ma poitrine et mon ventre, elle m’accompagnait partout, me dictait mes émotions. En même temps, cette présence ininterrompue me faisait vivre intensément. Elle provoquait des mouvements intérieurs que je n’avais jamais connus, déployait en moi une énergie, des ressources d’invention dont je ne me croyais pas capable, me maintenait dans une fiévreuse et constante activité.

J’étais, au double sens du terme, occupée ».

« Mon premier geste en m’éveillant était de saisir son sexe dressé par le sommeil et de rester ainsi, comme agrippée à une branche. Je pensais, « tant que je tiens cela, je ne suis pas perdue dans le monde »

Je n’avais pas perçu, pour ma part, l’humour, une forme d’auto-dérision que fait naitre l’interprétation de Anne Consigny. Les mots crus disent le désir, l’intimité du désir. Les images qui jaillissent jour et nuit devant les yeux d’A. Ernaux sont elles aussi violentes dans leur indécence. La jalousie se nourrit de scenarios qui s’emboitent les uns dans les autres et la renforcent.

« Il lui (W.) arrivait de s’exclamer, « je pensais justement à toi il y a une minute ! ». Loin de me réjouir, de me faire croire à une communion des esprits, cette remarque m’accablait. Je n’entendais qu’une chose : le reste du temps je n’étais pas dans sa pensée. C’est exactement la phrase que je n’aurais pas pu dire : du matin au soir, lui et elle ne quittaient pas la mienne »

Une interprétation magnifique. Merci à Anne Consigny d’avoir si intelligemment prêté sa voix, son jeu, sa fragilité physique apparente et sa force bien réelle au texte.

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