De moi à vous

Vivre, est-ce courir à sa perte ?

J’ai toujours un petit pincement au cœur quand je parle à mes élèves de cette tragédie de nos existences vouées à la disparition.

Il me semble être un peu en décalage dans ce formidable élan de leurs vies, leurs envies de rire de tout : une règle qui tombe, le contenu d’une trousse qui s’éparpille sur le sol, la projection dans la prochaine récréation, le goûter que les internes vont chercher, le chocolat ou le café bu devant le distributeur, les examens à réussir.

Quand j’enseignais à l’université, j’avais un autre public, plus attentif, mais si jeune aussi.

J’ai cette formidable chance de travailler avec eux qui ont toujours le même âge alors même que je vieillis doucement. Eux qui sont renouvelés en quelque sorte année après année.

Je relis en ce moment L’été d’Albert Camus. Je ne crois pas qu’il y ait un autre auteur, philosophe, aussi passionné par la vie que lui et pourtant, le titre de ce billet est une phrase de cet essai qu’il tempère ensuite : « Sans répit, courons à notre perte ».

Cela me correspond : l’ivresse de la vie sans être optimiste. L’optimisme m’a toujours semblé un peu niais. Evidemment qu’on préfèrerait se projeter dans du beau, du neuf, du brillant, la santé, l’amour, l’amitié mais à quoi bon ? Les évidences n’ont d’intérêt que pour ceux qui s’en remettent à une forme de fatalisme.

Si je peux sembler triste parfois il en va de la littérature. Je pense que la vraie tristesse tout comme le désespoir se passent de mots, seul le silence peut accueillir ces moments de grand doute et plus encore. Dès qu’on met des mots on sort du désespoir, on est dans une mise en forme qui se veut compréhensible alors que l’abandon du goût de vivre est silencieux et désordonné.

J’ai à mon grand âge des impatiences de jeune fille. Je crois sincèrement que la perte de l’impatience fait partie de cette résignation qui caractérise le grand âge. Au même titre que l’absence de désir, au même titre que l’univers personnel qui se rétrécit, que la vision d’un lendemain dont on espère qu’il sera comme aujourd’hui.

Tout cela me fait horreur, tout comme les certitudes.

Je crois devenir une vieille dame sans plus aucune certitude. Je me rêvais en acariâtre et ce rôle là à jouer me plaisait, mais c’est un rôle et je ne sais pas être quelqu’un d’autre que moi-même.

«  De nouveau une énigme heureuse m’aide à tout comprendre ». A.Camus

Dominique Mallié

%d blogueurs aiment cette page :